Tribune · idées · pouvoir · management · 2026-09-08

Ils ont mal lu 1984 : de Big Brother au manager qui vous laisse libre d’obéir

Une femme travaille devant un ordinateur dans un bureau, avec plusieurs livres posés à côté d’elle.
Une femme travaille devant un ordinateur, des livres posés sur le bureau — Nenad Stojković / Shixart1985, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons. — source

À force de ressortir Orwell dès qu’un État régule, labellise ou surveille, on a fini par transformer 1984 en détecteur anti-administration. C’est oublier que le roman doit beaucoup à James Burnham et à sa « révolution managériale ». Relu avec Libres d’obéir de Johann Chapoutot, il pose une question plus gênante : le pouvoir n’a pas toujours besoin de vous dire comment obéir. Il peut fixer la fin, déléguer les moyens et vous laisser porter la responsabilité du résultat.

Le 1984 de plateau télé est devenu un livre beaucoup plus simple que 1984

Il suffit désormais qu’un pouvoir public touche de près ou de loin à l’information pour que le décor soit installé : Big Brother, ministère de la Vérité, Orwell, générique de fin. En juin 2024, sur Europe 1, Mathieu Bock-Côté répond à une enquête de franceinfo sur l’arrivée de Cyril Hanouna en accusant le service public de se rêver en « Ministère de la Vérité ».[7] En décembre 2025, Pascal Praud reprend la même référence contre l’Élysée à propos du débat sur la labellisation des médias.[8]

Le réflexe n’est pas absurde par définition. Un État qui commencerait à décider officiellement quels médias disent vrai ou faux poserait évidemment un problème démocratique sérieux. Le souci commence quand 1984 devient une alarme réglée sur une seule fréquence : pouvoir public = menace, pouvoir privé = marché.

C’est une lecture pratique. Elle a aussi le petit défaut de réduire Orwell à un auteur qu’Orwell aurait probablement trouvé un peu simpliste.

Petit problème : les managers étaient déjà dans les notes d’Orwell

En 1946, Orwell consacre un long essai à James Burnham et à The Managerial Revolution. Burnham soutient que le capitalisme classique ne sera pas forcément remplacé par le socialisme, mais par une société centralisée gouvernée par ceux qui contrôlent réellement les moyens de production : dirigeants d’entreprise, techniciens, bureaucrates et militaires, regroupés sous le terme de « managers ».[1]

Orwell ne reprend pas cette théorie comme une vérité révélée. Il la juge par endroits très plausible, puis démonte le fatalisme de Burnham, son goût pour la puissance et ses prédictions ratées. Mais il prend au sérieux le problème central : la concentration industrielle, financière et administrative peut produire une oligarchie même sans revenir au capitalisme de papa ni aboutir au socialisme démocratique.

Et l’influence ne reste pas dans un essai oublié au fond d’une bibliothèque. L’introduction de Ben Pimlott publiée par la Fondation Orwell rappelle que 1984 doit beaucoup à Burnham : les trois super-États, la guerre permanente et surtout l’idée d’un « collectivisme oligarchique » dirigé par une élite auto-désignée en portent la trace.[2]

Autrement dit : si vous avez lu 1984 comme l’histoire d’un méchant fonctionnaire qui veut remplir trop de formulaires, il manque quelques pages.

Orwell ne gobait pas Burnham. C’est justement ce qui rend la comparaison utile

Il faut être précis, parce qu’une mauvaise lecture peut en remplacer une autre très vite. Orwell ne dit pas : « les managers vont forcément gagner ». Il reproche précisément à Burnham de traiter la montée de l’oligarchie comme une fatalité irrésistible et de confondre parfois description du pouvoir et fascination pour lui.[1]

La question qui l’intéresse est plus politique : la concentration du pouvoir doit-elle mener à une nouvelle oligarchie ou peut-elle être contenue par de vraies institutions démocratiques ? Ce n’est pas anodin venant d’un auteur qui écrivait, la même année, que toutes ses œuvres politiques sérieuses depuis 1936 étaient dirigées contre le totalitarisme et en faveur du socialisme démocratique.[3]

Donc non : Orwell n’est pas un service après-vente de l’anti-État. Il se méfie du pouvoir concentré. L’État totalitaire en est la forme la plus spectaculaire dans 1984. Ce n’est pas la seule forme de concentration qu’il avait en tête.

Chapoutot ajoute une pièce : le pouvoir peut vous laisser choisir comment obéir

C’est là que Libres d’obéir devient intéressant à lire à côté d’Orwell. Johann Chapoutot suit le parcours de Reinhard Höhn, juriste, haut responsable SS puis, après 1945, fondateur à Bad Harzburg d’une importante école de formation au management allemand. La méthode qu’il diffuse repose sur la délégation : la hiérarchie fixe l’objectif, le subordonné conserve une marge de liberté pour choisir comment l’atteindre.[4]

Dit comme ça, rien de très terrifiant : quelqu’un vous donne une mission et évite de respirer dans votre nuque toutes les trente secondes. Le problème apparaît lorsqu’on regarde où se trouvent réellement la liberté et la responsabilité. Le salarié peut choisir les moyens. Il ne choisit pas nécessairement la fin. Et si la fin n’est pas atteinte, la responsabilité peut redescendre vers celui qui disposait justement de cette autonomie encadrée.

C’est le paradoxe du titre de Chapoutot : être libre d’obéir. La contrainte n’a pas disparu ; elle a changé de niveau.

Non, cela ne veut pas dire que votre réunion Teams est nazie

Il faut tuer ce raccourci avant qu’il ne commence à marcher tout seul. Chapoutot lui-même refuse de dire qu’il « nazifie » le présent : il présente Höhn comme une étude de cas historique et un point de départ pour réfléchir à certaines formes de management.[5]

Sa thèse est d’ailleurs discutée. Dans Le Monde, Florent Georgesco lui reproche de faire du management une courroie de transmission trop directe entre le IIIe Reich et aujourd’hui, et de transformer une continuité de pratiques en généalogie générale du management.[6] La critique mérite d’être gardée dans l’article, précisément parce qu’elle empêche de faire la comparaison la plus paresseuse possible : nazisme = entreprise.

Ce qui m’intéresse ici n’est donc pas l’origine morale de chaque tableau Excel. C’est une mécanique de pouvoir beaucoup plus banale : fixer l’objectif d’un côté, déléguer l’exécution de l’autre, puis présenter cette délégation comme une autonomie complète.

2017 : quand le candidat-manager rencontre la machine médiatique

Cette question devient moins abstraite si l’on revient à 2017. Emmanuel Macron n’est pas un PDG qui aurait débarqué directement du CAC 40 à l’Élysée. Son parcours est en revanche objectivement technocratique et économique : ENA, Inspection générale des finances, passage dans la banque, secrétariat général adjoint de l’Élysée puis ministère de l’Économie.[11] Et sa campagne assume volontiers un imaginaire managérial : En Marche ! est décrit à l’époque comme une « start-up », organisée autour du numérique, de la donnée, de consultants et d’une exigence de « professionnalisme » revendiquée par le candidat.[12] On peut donc parler d’un profil technocratique et d’une mise en scène managériale sans lui inventer une biographie de patron qu’il n’a pas.

Est-ce que les médias l’ont pour autant « fait élire » ? Les données disponibles ne permettent pas de l’écrire sérieusement. L’INA compte, entre le 1er février et le 21 avril 2017, 150 passages de Macron dans les JT : c’est beaucoup, plus du double des 72 passages pour Jean-Luc Mélenchon, mais moins que les 164 passages pour François Fillon. Benoît Hamon en compte 139, Marine Le Pen 125.[13] Cela établit une forte exposition, pas une propagande : le comptage ne dit ni si les sujets sont favorables, ni combien de voix ils ont produit, et la campagne elle-même était bouleversée par les affaires, les sondages et l’effondrement des partis traditionnels.

Une étude d’Albin Wagener est encore plus intéressante parce qu’elle teste précisément l’accusation de « candidat des médias » au lieu de la poser comme conclusion. Son corpus réunit 177 articles de quinze médias nationaux, de 2016 à mars 2017. Son résultat est beaucoup moins confortable qu’un slogan : Macron n’y apparaît pas simplement comme le candidat que la presse soutiendrait d’une seule voix. En revanche, il est souvent traité comme un phénomène et comme une personnalité publique à part entière, avec une forte « peopleisation », tandis que son programme occupe une place relativement faible ; l’auteur relève aussi un manque de regard critique sur certaines propositions, parfois davantage reprises qu’éprouvées.[14] Ce n’est pas la preuve d’un ordre venu d’en haut. C’est précisément ce qui rend le cas intéressant.

Car un système médiatique peut contribuer à construire la crédibilité d’un candidat sans qu’un propriétaire appelle chaque matin pour dicter la Une. La nouveauté fait de l’audience. Les sondages fabriquent du statut. Une campagne particulièrement efficace fournit des images, des récits et des accès. Des journalistes autonomes peuvent tous trouver intéressant le même objet pour des raisons différentes. Des affinités idéologiques peuvent s’ajouter à des logiques professionnelles et commerciales. Et le résultat cumulé peut être une surexposition ou un cadrage favorable sans qu’il existe le moindre « plan » commun. Le pouvoir structurel est justement plus banal — et plus intéressant à étudier — qu’une théorie de l’État profond.

Après l’élection, L’Express donne presque une caricature volontaire de ce phénomène avec sa couverture « Macronmania ».[15] Le magazine explique lui-même vouloir « taquiner l’emballement national » et se demande si l’état de grâce relève d’une nouvelle donne ou d’une nouvelle communication. La couverture date du 6 juin : elle ne prouve donc évidemment pas que cette euphorie a causé le résultat du 7 mai. Elle documente en revanche, de façon assez priceless, l’atmosphère médiatique qui entoure le nouveau président quelques semaines après sa victoire.

C’est ici que la lecture avec Chapoutot devient plus utile que la caricature du milliardaire donnant des ordres. Dans une organisation, l’autonomie réelle de ceux qui exécutent n’empêche pas l’existence de cadres, d’incitations, de hiérarchies et d’objectifs. Dans un espace médiatique, c’est encore plus diffus : il peut même ne pas exister de fin politique unique fixée par quelqu’un. Propriété, lignes éditoriales, concurrence pour l’audience, routines journalistiques, accès aux sources et communication du candidat peuvent converger vers un même effet sans coordination secrète. L’autonomie des moyens ne suffit donc pas à dire comment s’est construit le résultat — mais l’existence d’un résultat ne suffit pas non plus à inventer un complot.

Ce détour par 2017 ne remplace pas la question contemporaine de la concentration. Le Reuters Institute relevait encore en 2024 la concentration d’actifs médiatiques français entre les mains de grandes fortunes et les inquiétudes qu’elle nourrit sur l’indépendance éditoriale.[9] L’Arcom a, de son côté, mis CNews en garde après avoir constaté que plusieurs thèmes étaient traités de manière univoque, avec des points de vue divergents seulement ponctuels.[10] Ces constats ne prouvent ni ce qui s’est passé dans l’isoloir en 2017, ni qu’un propriétaire dicte chaque contenu. Ils montrent simplement que la structure de propriété et les conditions de production de l’information sont des objets politiques légitimes — pas des accessoires qu’on devrait cesser de regarder dès qu’ils sont privés.

Le point aveugle du 1984 anti-État

C’est ce qui rend certaines invocations contemporaines d’Orwell presque comiques. On mobilise le ministère de la Vérité à la seconde où une institution publique critique, contrôle ou envisage de labelliser. Encore une fois : parfois avec de bonnes raisons.

Mais si la même vigilance disparaît quand l’information est concentrée dans quelques groupes privés, quand un propriétaire choisit les dirigeants, quand une plateforme décide de la visibilité ou quand une organisation fixe l’objectif tout en laissant chacun « libre » de le réaliser, alors on ne défend pas vraiment une théorie générale de la liberté.

On défend surtout une géographie très pratique du danger : le pouvoir commence à la porte du ministère et s’arrête mystérieusement à l’entrée du conseil d’administration.

Et ce n’est même pas fidèle à Orwell.

Ils n’ont pas mal lu 1984 parce qu’ils y voient l’État. Ils l’ont mal lu s’ils n’y voient que lui.

1984 reste un avertissement extraordinaire contre un pouvoir politique qui surveille, falsifie, enferme et finit par coloniser jusqu’au langage intérieur. Le lire avec Libres d’obéir ne diminue en rien cet avertissement.

Ça ajoute simplement une question.

Le pouvoir n’a pas toujours besoin de vous regarder derrière un télécran. Il peut aussi définir l’objectif, posséder l’infrastructure, choisir l’indicateur, vous laisser parfaitement libre de la méthode et vous expliquer ensuite que le résultat dépendait de vous.

Si votre seul détecteur de domination cherche un uniforme, un fonctionnaire et un ordre écrit, vous risquez de trouver Big Brother partout où il n’est pas — et de ne pas reconnaître le manager qui vous laisse très gentiment libre d’obéir.

Méthode et limites

  • La lecture d’Orwell repose ici sur 1984 mais aussi sur ses essais politiques, notamment son texte consacré à James Burnham. Cela évite d’attribuer au seul roman des idées formulées ailleurs.
  • La lecture de Libres d’obéir porte sur l’étude de cas Reinhard Höhn et la méthode de Bad Harzburg. Elle ne suppose pas que tout management moderne descende du nazisme ; cette généralisation est précisément contestée et la critique est signalée.
  • Les exemples CNews/Europe 1 servent à documenter un usage contemporain d’Orwell, pas à prétendre que toute critique d’une régulation publique serait illégitime.
  • Une concentration privée de pouvoir médiatique ou économique n’est pas équivalente à l’État totalitaire de 1984. La comparaison porte sur les mécanismes de fixation des fins, de contrôle des infrastructures et de responsabilité, pas sur une identité de régime.
  • Le passage sur 2017 distingue volontairement exposition, cadrage et causalité électorale. Les données INA mesurent la médiatisation, pas sa tonalité ; l’étude de Wagener analyse des discours, pas l’effet causal sur le vote. L’article ne conclut donc ni à une « élection fabriquée » ni à une propagande coordonnée.

Sources et repères

  1. George Orwell, « Second Thoughts on James Burnham »The Orwell Foundation, 1946
  2. Ben Pimlott, Introduction to Nineteen Eighty-FourThe Orwell Foundation
  3. George Orwell, « Why I Write »The Orwell Foundation, 1946
  4. Johann Chapoutot, Libres d’obéirSorbonne Université / Gallimard
  5. Johann Chapoutot : « Je ne nazifie pas le contemporain »Le Grand Continent, 24 novembre 2021
  6. Florent Georgesco, critique de Libres d’obéirLe Monde, 16 janvier 2020
  7. Mathieu Bock-Côté et le « Ministère de la Vérité »Europe 1, 28 juin 2024
  8. Pascal Praud : « Le ministère de la vérité est né »Europe 1, 2 décembre 2025
  9. Digital News Report 2024 — FranceReuters Institute, 2024
  10. Réexamen de la saisine de Reporters sans frontières concernant CNewsArcom, 31 juillet 2024
  11. Emmanuel Macron — biographie officielleÉlysée
  12. « Présidentielle : comment Emmanuel Macron a créé sa machine à gagner »Le Parisien, 23 avril 2017
  13. INA Stat n°46 — « Campagne 2017 : la médiatisation des candidats »INA, juillet 2017
  14. Albin Wagener, « La présence médiatique de Macron pendant la campagne présidentielle »Semen, 2019
  15. « La macronmania »L’Express, 6 juin 2017

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