Opinion documentée · politique · mémoire · Ve République · 2026-10-08

Macron rêvait d’entrer dans l’histoire de France : voilà ce qu’on retiendra de lui dans 50 ans

Emmanuel Macron photographié lors d’une rencontre européenne en décembre 2022.
Emmanuel Macron, décembre 2022. Photo : © Union européenne, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons. — source

Deux quinquennats pour dépasser la gauche et la droite. À l’arrivée, une extrême droite dont les élus et les thèmes ont gagné du terrain, une droite traditionnelle fracturée sur la question du RN, une gauche divisée sur ses alliances et sa stratégie, des colères sociales durables et une Ve République dont les coutures craquent. L’Histoire n’a pas forcément le même sens de la grandeur que les présidents.

L’Histoire a la mémoire courte, et c’est tant mieux

Imaginons un manuel scolaire ouvert quelque part en 2077. De Gaulle ? La Ve République, l’Algérie, le suffrage universel. Giscard ? L’IVG, la majorité à 18 ans. Mitterrand ? 1981, l’abolition de la peine de mort, Maastricht. Chirac ? Le refus de la guerre en Irak, le choc de 2002, le quinquennat. Sarkozy ? La crise de 2008 et l’« hyperprésidence ». Hollande ? Le mariage pour tous, les attentats, la COP21. Même les présidents qui ont passé des années à occuper les journaux finissent par tenir en quelques dates, quelques lois et une poignée de contradictions.

Ce n’est pas toujours juste, mais c’est ainsi que fonctionne la mémoire politique. Les discours où l’on se félicite soi-même, les promesses de « transformation », les interminables séquences de communication résistent assez mal à cinquante ans de recul. Restent les ruptures que les générations suivantes doivent comprendre pour expliquer le pays dans lequel elles vivent. Emmanuel Macron a manifestement voulu écrire la sienne. À l’investiture de 2017, il évoquait déjà la possibilité d’écrire une des plus belles pages de notre histoire. On peut lui reconnaître une chose : l’ambition n’a jamais manqué. [1]

La question est de savoir ce qui survivra à la mise en scène. Et sur ce point, le futur chapitre consacré à ses deux mandats pourrait être nettement moins flatteur que la quatrième de couverture imaginée à l’Élysée.

Le président qui a dépassé… les partis traditionnels

En avril 2016, En marche ! naît avec une promesse formidablement pratique : n’être ni à droite ni à gauche. Un an plus tard, Macron arrive à l’Élysée après avoir capté une partie du centre gauche, du centre droit et des électeurs qui n’en pouvaient plus de leurs dirigeants respectifs. Il suffit de regarder le premier tour de 2017 : 24,01 % pour Macron, 21,30 % pour Marine Le Pen, 20,01 % pour François Fillon et 19,58 % pour Jean-Luc Mélenchon. Les deux formations qui avaient structuré la vie politique pendant des décennies sont privées du second tour. [2]

Ce fut un succès électoral spectaculaire, mais la suite pose un problème assez embarrassant pour un mouvement vendu comme l’avenir de la politique française : faire disparaître un vieux système ne suffit pas à en fabriquer un meilleur. En se présentant comme la seule force raisonnable entre des adversaires renvoyés à leurs « extrêmes », le macronisme a surtout construit un centre dont la cohérence tenait énormément à la personne du président. Quand ce centre s’est fragilisé, les oppositions n’ont pas disparu comme par enchantement. Le RN s’est renforcé électoralement, mais il a surtout vu ses thèmes — immigration, sécurité, identité — prendre une place toujours plus ordinaire dans la conversation politique. Rien ne prouve que Macron ait inventé ce déplacement. Cela ne dispense pas d’examiner ce qu’il lui a apporté. [19]

Les résultats de juin 2024 sont difficiles à contourner : 31,37 % pour la liste du RN aux européennes, contre 14,60 % pour celle de la majorité présidentielle. Le 9 juin, quelques heures après ce résultat, Macron annonce la dissolution. Le pari devait « clarifier » le choix des Français ; il aboutit à un Parlement sans majorité absolue, partagé entre blocs rivaux, puis à une succession de gouvernements fragiles. Une question mérite cependant de rester ouverte : le président a-t-il seulement sous-estimé la possibilité d’une victoire du RN, ou certains de ses proches envisageaient-ils qu’une cohabitation avec l’extrême droite avant 2027 finirait par l’user ? Dès juin 2024, Le Monde rapportait les calculs de partisans de cette seconde option. Selon plusieurs témoins cités par le journal, Macron aurait lui-même jugé préférable, dans ce scénario, une « cohabitation de combat » immédiate à une arrivée de Marine Le Pen à l’Élysée en 2027. Ce récit n’établit pas qu’il souhaitait une victoire du RN ; il montre en revanche à quel point le risque avait été intégré à certains raisonnements politiques. [3][18]

Soit dit en passant, il ne s’agit pas de prétendre que Macron aurait inventé le RN. L’extrême droite progresse depuis bien avant 2017 ; les partis qui s’alternaient au pouvoir s’érodaient déjà. Mais le résultat de leur « dépassement » reste assez curieux : les idées de gauche et de droite sont toujours là, et les formations censées les porter se déchirent de part et d’autre. À droite, l’ancien parti de gouvernement se fracture entre ceux qui jugent le RN fréquentable et ceux qui refusent l’alliance. En juin 2024, Éric Ciotti choisit le rapprochement électoral avec le RN, tandis qu’une large partie des responsables LR le rejette. À gauche, les alliances électorales, notamment celle du Nouveau Front populaire, n’ont pas effacé les désaccords sur la stratégie, les compromis et les rapports entre partis. La rupture est visible, les divergences sur le vocabulaire sécuritaire ou migratoire sont parfois moins franches. Quant au RN, il n’a plus seulement gagné des sièges : une part de ses thèmes sert désormais de point de départ aux débats, jusque chez ceux qui assurent vouloir le combattre. Ce n’était pas exactement le programme annoncé. [4][19]

Le dialogue social, à condition que la rue soit d’accord avec le gouvernement

Les Gilets jaunes ont commencé par une taxe sur les carburants et ont rapidement mis sur la table une question beaucoup plus vaste : comment vit-on, travaille-t-on et décide-t-on dans un pays où une partie de la population ne se sent ni entendue ni représentée ? Leur mobilisation a obtenu le recul sur la hausse de taxe et ouvert le « grand débat national ». Ce serait donc faux d’écrire que le pouvoir n’a absolument rien cédé. Le référendum d’initiative citoyenne, devenu un de leurs symboles, n’a en revanche pas trouvé sa place dans la Constitution.

Puis il y a eu les conflits sur les retraites : 2019-2020 d’abord, interrompu par la pandémie, et surtout 2023. Le 7 mars 2023, au plus fort du mouvement, la police compte 1,28 million de manifestants dans le pays ; la CGT en revendique 3,5 millions. Et les grévistes, dans tout ça ? La Dares mesure 171 journées individuelles non travaillées pour fait de grève par tranche de 1 000 salariés dans les entreprises privées non agricoles de dix salariés ou plus en 2023, soit, pour les quelque 16 millions de salariés couverts, de l’ordre de 2,7 millions de journées de grève cumulées sur l’année. Plus de la moitié des entreprises ayant connu une grève citent la réforme des retraites parmi leurs motifs. Ce n’est pas un total de grévistes distincts, encore moins un total exclusivement imputable aux retraites : les mêmes personnes peuvent avoir fait plusieurs jours de grève et la fonction publique n’entre pas dans ce champ. Mais cela donne une mesure de l’ampleur du conflit, au-delà des cortèges. [5][15]

Même sans additionner à l’aveugle les mobilisations de 2017 à 2026, une chose ressort : les Gilets jaunes et les retraites ne sont pas quelques journées de mauvaise humeur qu’on peut ranger au rayon des incidents de parcours. La contestation de 2023 s’est exprimée dans les entreprises, les transports, l’enseignement, les rues, les petites villes comme les métropoles. Ce qui restera peut-être, dans cinquante ans, ce n’est pas le chiffre définitif d’un cortège, mais la distance entre cette intensité sociale et le sentiment d’avoir pesé sur la décision.

Ce que l’on sait, en revanche, ne tient pas à une simple addition. Des mouvements longs, nombreux et parfois massifs ont contesté des décisions centrales, sans obtenir la remise en cause de leur logique politique. La réforme de 2023 est passée malgré la mobilisation et sans vote final ordinaire à l’Assemblée, grâce au 49.3 du gouvernement Borne. Et voici qu’en 2026, le relèvement de l’âge légal instauré en 2023 se trouve suspendu jusqu’en 2028, dans le cadre d’un compromis parlementaire. Pour les générations concernées, cette suspension n’équivaut pas à une abrogation générale de la réforme ; politiquement, elle raconte pourtant beaucoup. Il a fallu attendre que le pouvoir ait besoin de voix à l’Assemblée pour obtenir un recul qu’une mobilisation sociale historique n’avait pas arraché. [6]

Il restera aussi la question du maintien de l’ordre. Les images de blessés pendant les Gilets jaunes et les retraites ne suffisent pas à résumer toute l’action policière, pas plus qu’elles ne sauraient être effacées au nom des dégradations commises dans certains cortèges. La Défenseure des droits a rappelé en mars 2023 les obligations de proportionnalité et les risques de manquements déontologiques. Le fait que la répression des manifestations soit devenue un débat politique central a, lui aussi, des chances de survivre aux bilans de communication. [7]

Une Ve République utilisée jusqu’à la corde

Le 49.3 n’a pas été inventé en 2017. Michel Rocard l’avait déjà utilisé abondamment ; la Ve République est précisément équipée pour permettre à un gouvernement de surmonter des blocages parlementaires. Juridiquement, c’est le Premier ministre qui engage la responsabilité du gouvernement, et une motion de censure peut renverser celui-ci. Ces précisions ne rendent pas la procédure imaginaire ni illégale. Elles empêchent simplement de raconter n’importe quoi en prétendant que le président vote lui-même les lois à la place des députés. [8]

La singularité du macronisme tient ailleurs : aux ordonnances sur le droit du travail dès 2017, puis à l’usage répété des outils de contrainte parlementaire après la perte de la majorité absolue en 2022. Élisabeth Borne engage 23 fois la responsabilité de son gouvernement sur des textes. La réforme des retraites devient le symbole de cette méthode : opposition sociale puissante, délais d’examen encadrés et, pour finir, choix de ne pas risquer un vote ordinaire à l’Assemblée. Et lorsque l’Assemblée retrouve des pouvoirs plus réels après 2024, une partie des élus censés soutenir l’exécutif paraît surtout pressée d’éviter les votes perdus d’avance. [8][16]

Prenons l’examen du budget de l’État pour 2025, à l’automne 2024. Sur 168 scrutins publics organisés entre le 22 et le 26 octobre, les députés Renaissance se sont abstenus ou n’ont pas pris part au vote dans 80 % des cas en moyenne ; cette proportion atteignait 87 % chez Horizons et 85 % chez LR. Attention : ne pas participer à un scrutin ne signifie pas toujours être physiquement absent de l’hémicycle. Mais le résultat politique est là : une opposition qui débat et amende, tandis que nombre de soutiens du gouvernement ne défendent guère leur texte lors des votes. La suite ne ressemble pas à un Parlement souverain retrouvant ses habitudes : sur le PLFSS pour 2025, Michel Barnier dégaine le 49.3 le 2 décembre 2024, puis tombe sur une motion de censure deux jours plus tard ; François Bayrou recourt de nouveau à trois 49.3 en février 2025 pour faire adopter la loi de financement de la Sécurité sociale. [16][17]

En 2026, l’épisode change de forme, pas de question de fond. Le budget de l’État est finalement adopté après de nouveaux 49.3 sous Sébastien Lecornu, au terme de centaines d’heures de discussions et de dizaines de milliers d’amendements déposés. Une analyse du Monde dénombre 24 675 amendements sur l’ensemble du parcours parlementaire et seulement 358 repris dans la version finalement retenue par le gouvernement. La procédure existe dans la Constitution, évidemment ; ce qui restera à expliquer aux futurs élèves, c’est pourquoi tant de débats et de votes ont si souvent été suivis d’un texte arrêté ailleurs. [9][26]

Le résultat historique pourrait être moins une histoire de chiffres de 49.3 qu’une histoire de confiance perdue. Une Constitution peut autoriser un gouvernement à faire adopter une loi ; elle ne peut pas obliger les citoyens à la trouver juste. Confondre les deux, c’est prendre l’efficacité de la procédure pour l’adhésion démocratique.

La droite et la gauche étaient « dépassées ». Pas leurs idées.

La promesse du « en même temps » n’a jamais signifié que Macron ne prendrait pas de décisions idéologiques. Ses mandats ont été traversés par une ligne économique identifiable : ordonnances travail, transformation de l’ISF en impôt sur la fortune immobilière, fiscalité du capital allégée, baisse de l’impôt sur les sociétés, durcissements successifs de l’assurance chômage et mise en avant de l’entrepreneuriat individuel. Le gouvernement et ses soutiens défendent ces choix au nom de l’emploi, de l’investissement et de l’attractivité ; on peut les contester au nom de la répartition des richesses, du rapport de force au travail et des protections collectives. Appeler cela « dépasser les clivages » ne supprime pas le choix politique que l’on a fait.

Plus dérangeante encore est la place prise par les thèmes sécuritaires, identitaires et migratoires dans le débat national. La loi immigration de décembre 2023 a été adoptée dans un contexte où le RN revendiquait une victoire politique ; le Conseil constitutionnel en a ensuite censuré plusieurs dispositions, en particulier pour des motifs de procédure législative. En 2024, la fracture des Républicains entre partisans et adversaires d’une alliance avec le RN rend visible une autre évolution, analysée notamment par la politiste Florence Haegel : des discours et propositions circulent entre droite traditionnelle et extrême droite. Cela ne veut pas dire que ces partis sont interchangeables. Mais cela pose une question sérieuse : que gagne-t-on à courir après les mots du RN si, au bout du compte, ses représentants paraissent les plus crédibles pour les porter ? [11][19]

On ne peut pas démontrer avec une seule courbe électorale que le « ni droite ni gauche » aurait mécaniquement fait monter le RN. Les déterminants sont plus anciens et bien plus nombreux : crises sociales, transformations médiatiques, peurs identitaires, affaiblissement des partis, stratégies de normalisation du RN et contexte européen. Notre lecture est politique : en décrédibilisant les médiations traditionnelles, en assimilant régulièrement des oppositions de gauche à un obstacle à l’ordre ou à la raison, et en laissant glisser le débat public vers les terrains préférés de l’extrême droite, le macronisme a contribué à un environnement dont le RN profite. Ce n’est pas un verdict scientifique tombé du ciel. C’est une responsabilité politique à discuter, chiffres à l’appui.

Le bilan n’est ni tout blanc ni tout noir. Ce n’est pas une raison pour le blanchir.

Il serait facile de dresser une liste exclusivement noire et d’ignorer tout le reste. Ce serait aussi offrir aux défenseurs du macronisme la possibilité de brandir une statistique positive pour balayer toutes les autres. La baisse du chômage pendant une grande partie de la période est réelle : dans la série annuelle de l’Insee pour la France métropolitaine, il passe de 9,1 % en 2017 à 7,5 % en 2025, avant un niveau trimestriel de 8,3 % au deuxième trimestre 2026. Mais il faut déjà préciser ce que ce chiffre mesure : le chômage au sens du Bureau international du travail est calculé par enquête, indépendamment des fichiers de France Travail. Une personne peut sortir de ces fichiers sans trouver d’emploi ; à l’inverse, une activité rémunérée, même très réduite, peut suffire à la classer comme personne en emploi selon les critères internationaux. [12][24]

Surtout, il y a ce que les courbes du chômage racontent mal : l’essor d’un travail présenté comme libre et indépendant, mais pas toujours très rémunérateur. Le régime de la microentreprise n’a pas été créé par Macron ; il date de 2009. Son gouvernement en a néanmoins doublé les plafonds de chiffre d’affaires dès 2018. Le nombre de microentrepreneurs économiquement actifs est passé d’environ 925 000 en 2017 à plus de deux millions en 2024, tandis que les indépendants représentaient 13,5 % des personnes en emploi en 2025, contre 11,7 % en 2017. Le mouvement ne se réduit pas à Uber et aux livreurs à vélo, mais les plateformes en offrent une vitrine particulièrement parlante. [22][23][25]

En 2024, selon l’Insee, le revenu médian tiré de l’activité des microentrepreneurs est de 330 euros par mois, et le revenu moyen de 680 euros. Beaucoup y trouvent un appoint : 32 % cumulent leur microentreprise avec un travail salarié. Pour les autres, le revenu de l’activité indépendante peut être l’essentiel de ce qui rentre. Dans la livraison à domicile, le revenu moyen des microentrepreneurs tombe à 130 euros mensuels. Ces chiffres ne disent pas que tous les indépendants vivent dans la précarité, ni que chaque création de microentreprise remplace un emploi salarié. Ils disent simplement qu’une activité déclarée et une vie matériellement assurée ne sont pas la même chose. L’ubérisation, c’est aussi ce décalage : des risques transférés au travailleur, l’autonomie affichée et, parfois, une dépendance bien réelle à un donneur d’ordres ou à une application. [23]

Ajoutons ce qui n’apparaît pas dans la petite phrase « le chômage baisse ». La Dares comptabilisait en 2024 environ 55 000 radiations administratives de France Travail par mois, soit près de 660 000 décisions sur l’année, sans que cela corresponde à autant de personnes différentes. En 2025, France Travail a lancé 960 000 contrôles de recherche d’emploi, en hausse de 63,9 % sur un an. Ces radiations n’abaissent pas mécaniquement le taux de chômage de l’Insee : ce sont deux mesures différentes. Elles rappellent toutefois que la politique de l’emploi comprend aussi une politique de contrôle des chômeurs. En 2025, l’Insee recensait par ailleurs environ 1,9 million de personnes dans le halo autour du chômage et 1,3 million en sous-emploi. Il serait intéressant qu’un futur manuel présente ensemble ces différents visages du travail plutôt que de n’en conserver qu’une courbe flatteuse. [20][21][24]

L’autre courbe est moins enthousiasmante : la dette publique atteint 119 % du PIB au deuxième trimestre 2026, contre 98,8 % fin 2017. Il serait malhonnête d’attribuer mécaniquement cet écart à de simples cadeaux fiscaux en faisant comme si le Covid et la crise énergétique n’avaient pas existé. Il serait tout aussi commode de se servir éternellement du Covid pour éviter d’examiner les choix budgétaires faits après la pandémie. [13]

Il faudra aussi conserver au crédit de cette période l’inscription de la liberté de recourir à l’IVG dans la Constitution en 2024, sans oublier les responsabilités partagées du Parlement et des mobilisations féministes. La pandémie, la guerre en Ukraine et la tentative de promouvoir une « souveraineté européenne » formeront des chapitres incontournables. Les historiennes et les historiens pourront y voir des initiatives importantes, des occasions manquées ou les deux. On leur épargnera au moins la mauvaise habitude de mesurer dix ans de politique avec un seul slogan. [14]

En 2077, ce ne sera probablement pas le président du « en même temps »

Voilà donc notre pronostic, à quelques mois de la fin prévue de son second quinquennat. Les manuels parleront du Covid et de l’Ukraine parce que ces crises dépassent la France. Ils évoqueront les Gilets jaunes, les retraites et les 49.3 parce que ces épisodes expliquent la fracture entre une partie du pays et ses dirigeants. Ils retiendront probablement la dissolution de 2024 comme l’un de ces paris présidentiels dont les conséquences ont échappé à leur auteur. Ils pourront également raconter la promesse d’un travail plus « flexible », l’essor des plateformes, des microentreprises et la question de ce qu’un bon indicateur de chômage dit — ou ne dit pas — des conditions de vie. Mais si un thème devait relier tout cela, ce serait la fin d’un ordre politique et l’impossibilité de lui trouver immédiatement un successeur.

On pourra toujours nous opposer que l’Histoire n’est pas encore écrite. C’est vrai, et c’est précisément pourquoi il serait absurde de prédire le résultat de la présidentielle de 2027 ou la France de 2077 comme s’ils figuraient déjà dans les archives. La fin du mandat, puis les décennies suivantes, pourront bouleverser la hiérarchie des souvenirs. Si le paysage politique se stabilise, Macron passera peut-être pour un accélérateur brutal mais nécessaire d’une transformation. Si la crise de représentation s’aggrave, sa présidence sera plus vraisemblablement décrite comme un de ses tournants décisifs.

Mais, au 8 octobre 2026, le paradoxe mérite déjà sa place dans un manuel : Emmanuel Macron voulait dépasser la gauche et la droite. Il a contribué à défaire les partis qui organisaient leur affrontement, sans faire disparaître ce qui les opposait, pendant que le RN gagnait des sièges, que ses thèmes occupaient une part croissante du débat public que la droite traditionnelle se déchirait sur l’attitude à adopter face à lui et que la gauche peinait à dépasser ses propres fractures stratégiques. Il rêvait peut-être d’être celui qui aurait réconcilié la France avec l’avenir. L’Histoire pourrait davantage s’intéresser à ce qu’il laisse à ceux qui devront gouverner après lui : une représentation politique fragmentée, un rapport au travail profondément transformé et une question démocratique qu’aucun « en même temps » n’aura suffi à résoudre.

Ce qui relève de l’interprétation

  • Le bilan s’arrête au 8 octobre 2026 ; le second quinquennat et les décennies ultérieures ne sont pas encore connus.
  • La progression électorale du RN et la diffusion de ses thèmes ne démontrent pas à elles seules une causalité directe avec la stratégie macroniste ; il s’agit ici d’une lecture politique argumentée.
  • Les données de grèves comptabilisent des journées de travail perdues et non des personnes distinctes ; les radiations de France Travail et le chômage au sens du BIT sont deux statistiques de nature différente.
  • Les scénarios discutés autour de la dissolution de 2024 sont des hypothèses et témoignages publiés, non la preuve d’une intention du président.

Sources et repères

  1. Élysée — Discours d’investiture du 15 mai 2017
  2. Ministère de l’Intérieur — Résultats officiels de la présidentielle 2017
  3. Ministère de l’Intérieur — Européennes 2024 et législatives anticipées 2024
  4. Florent Gougou et travaux académiques — Tripartition et tripolarisation
  5. Le Monde — Mobilisations contre les retraites, mars 2023 (chiffres Intérieur/CGT)
  6. Service-Public — Suspension de la réforme des retraites dans la LFSS 2026
  7. Défenseure des droits — Manifestations et respect des règles de déontologie (2023)
  8. Vie-publique — Fonctionnement et usages de l’article 49.3
  9. Assemblée nationale — Adoption du budget de l’État 2026 après 49.3
  10. Assemblée nationale — PLFSS 2026 : débats et scrutin final du 9 décembre 2025
  11. Conseil constitutionnel — Décision sur la loi immigration (25 janvier 2024)
  12. Insee — Série annuelle du chômage BIT, France métropolitaine
  13. Insee — Dette publique au deuxième trimestre 2026
  14. Légifrance — Loi constitutionnelle du 8 mars 2024 sur la liberté de recourir à l’IVG
  15. Insee et Dares — Grèves en 2023 : 171 journées non travaillées pour 1 000 salariés, motif retraites
  16. Le Monde / données AN — 168 votes et non-participation du bloc central sur le PLF 2025 (octobre 2024)
  17. Assemblée nationale — Dossier PLFSS 2025, 49.3 Barnier et Bayrou, censures et adoption
  18. Le Monde — Témoignages sur les calculs présidentiels autour de la dissolution de 2024
  19. Sciences Po Recherche — Florence Haegel, rapprochement des idées de la droite et de l’extrême droite
  20. Dares — Profil et devenir des personnes radiées de France Travail, juillet 2025
  21. France Travail — Contrôle de la recherche d’emploi en 2025 (960 000 contrôles)
  22. Insee — Statuts d’emploi : part des indépendants de 2017 à 2025
  23. Insee Première 2114 — Les revenus d’activité des non-salariés en 2024Insee Première, données pour 2024.
  24. Insee — Halo autour du chômage et sous-emploi, édition 2026
  25. Assemblée nationale — Relèvement en 2018 des plafonds de chiffre d’affaires des microentreprises
  26. Le Monde — Budget 2026 : examen de 24 675 amendements, dont 358 repris dans le texte final

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